Souviens-toi de Sarah – Page COMANN

Diane, éditrice chez Sandwood Publishing à Londres, reçoit un manuscrit anonyme. Une adolescente, Sarah, y confie sa vie de misère dans l’Angleterre des années 60. Elle y avoue aussi les crimes qu’elle a dû commettre pour échapper à son destin. Vraie confession ou habile fiction d’un écrivain contemporain ?

Bouleversée par ce manuscrit, Diane cherche à en retrouver l’auteur et part sur les lieux où Sarah dit avoir vécu et souffert. Dans sa quête de vérité, elle traverse les paysages époustouflants d’Irlande et d’Écosse.

Mais ce qui commence comme une enquête littéraire vire à l’horreur. En ouvrant le journal de Sarah, Diane a poussé la porte de l’enfer… C’était hier et rien n’est effacé. Aujourd’hui encore, des forces obscures manœuvrent dans l’ombre pour dissimuler leurs crimes.

Ce n’est plus un secret pour personne – si tant est qu’il l’ait vraiment été un jour –, le duo d’auteurs qui a signé Souviens-toi de Sarah sous le pseudo Page Comann est composé de Ian Manook et de Gérard Coquet. En réalité, peu importe pour moi, le principal est que j’ai beaucoup aimé ce bouquin et j’en profite pour remercier Marc Duteil et M+ Editions pour ce service presse et cette très belle lecture.

Si l’on veut absolument étiqueter Souviens-toi de Sarah, je dirais qu’il s’agit d’un drame psychologique sur fond historique, d’un roman noir qui se déroule sur deux temporalités : l’une de nos jours, qui met en scène l’éditrice nommée Diane, et l’autre, sous forme de journal, qui nous fait revivre l’histoire de Sarah dans les années 60, précisément entre 1965 et 1968. Il y a deux détails qui m’ont sauté aux yeux dès les premières pages : ce beau prénom, Diane, qui est celui que porte ma fille, ainsi que la date de la première page du journal de Sarah, le 20 mars 1965, qui est ma date de naissance exacte. Je ne sais pas si vous croyez aux signes, je ne sais d’ailleurs pas si je crois moi-même à quoi que ce soit de ce genre, mais ces détails m’ont, pour le moins, interpellée. Ajoutez à ça le fait que je possède un exemplaire collector, puisqu’il s’agit du tout premier que Ian a signé de ce nouveau pseudo, et vous comprendrez l’impression de rendez-vous que j’ai eu avec ce roman. J’espère d’ailleurs avoir bientôt la possibilité de revoir Gérard afin d’obtenir la griffe qui me manque.

Une autre des choses qui m’ont marquée dans cette lecture c’est que j’ai vraiment eu l’impression que cette histoire se déroulait au siècle dernier. Alors, comprenez-moi bien : en effet, techniquement c’est le cas. Mais moi qui suis née au siècle dernier – enfin, si on va par là, même mes enfants sont nés au siècle dernier ! –, quand je parle du siècle dernier, je veux parler en réalité du précédent : du XIXe siècle. Voilà !  J’avais vraiment l’impression que tout ça se déroulait au XIXe siècle ! Trouver encore, au XXe siècle – à la moitié du XXe siècle ! – toutes ces croyances et ces pratiques, ce n’était juste pas possible ! Du moins pas en France. En France dans les années 60-70, c’était les débuts de Peace and Love, de la révolution sexuelle, des hippies, de Brigitte Bardot et des bikinis. Moi je suis née en 65 et j’ai vu des photos de ma mère en minijupe et en cuissardes, et là, on n’est définitivement pas à la même époque. Ou dans le même pays. En fait cela vient de là. Pourtant je n’avais pas l’impression que le Royaume-Uni était aussi en retard ou à ce point plus puritain que la France. Et puis je me suis dit que tout cela se déroulait dans des coins reculés de campagne, et que effectivement, ceci plus cela… Et puis je me suis souvenue de ces terribles scandales qu’on a fini par mettre au jour… C’était hier, et pourtant ça paraît si lointain, d’un autre âge. Mais je n’en dis pas plus et vous laisse découvrir de quoi il s’agit.

L’histoire de Sarah est terrible. Elle est de celles qui accumulent les coups durs et les horreurs. Les erreurs aussi, les mauvais choix. Bien sûr, Sarah est très jeune, encore adolescente quand la vie commence à lui jouer de fort vilains tours. Comment lui en vouloir ? Moi-même, pourtant spécialiste en erreurs et diplômée ès mauvais choix – et toujours en études à mon âge –, cela ne me viendrait pas à l’idée de lui jeter la pierre. Mais que d’errances, de douleurs et de malheurs pour cette jeune fille. Pourquoi le mauvais sort s’acharne-t-il parfois comme ça sur des personnes en particulier ? Il m’a été difficile de lire ce livre sans en être bouleversée régulièrement. Dans ce récit poignant, out est dit, parfois même dépeint, mais heureusement jamais de manière crue. Jamais on ne tombe dans le trash, dans le vulgaire, jamais on ne se sent voyeur. Pas si facile à réaliser ! Une jolie performance, même !

Côté style, je dois reconnaître que c’est fort bien écrit. Le vocabulaire, les tournures, tout est là. Et cerise sur le gâteau, malgré la dureté du propos, fleurissent ça et là des descriptions d’une beauté absolue. Dans le journal de Sarah, mais également dans les pages réservées à Diane, les paysages sont dépeints d’une plume romantique et poétique tout à fait enchanteresse. J’ai relu certains passages plusieurs fois ; en voici un exemple :

« C’est un temps d’Écosse. Un ciel d’ardoise, boursouflé de nuages crémeux qui défilent et s’effilochent à la pointe des arbres sombres. Le soleil, en embuscade, glisse de temps en temps des rayons audacieux qui allument d’éphémères incendies soufflés aussitôt par un vent glacé de bruine. Le paysage change à chaque percée, désespéré de noirs abandons ou chaleureux d’un fugace espoir. »

De la même façon, malgré la noirceur du propos, l’humour n’est pas absent non plus et nous autorise quelques sourires de temps à autre :

« — Et les montagnes, on les voit depuis la chambre ?

— Entre deux bâtiments, oui, s’ils n’en ont pas construit un autre dans la nuit. Les jours sans brume, sans brouillard, sans neige et sans pluie sur Glasgow, on peut aussi apercevoir les Campsie Fells.

— Et ça arrive de temps en temps ?

— L’été, par temps clair uniquement.

— Ah, c’est rassurant, vous avez quand même un été.

— Oui Madame, c’est même mon jour préféré. »

Mais surtout, tout au long du roman, on ressent l’amour qu’éprouvent les auteurs pour l’Écosse et l’Irlande, deux pays qui se révèlent finalement des personnages à part entière de l’histoire. On les voit, on les hume, on les goûte à chaque page, grâce aux magnifiques et très vivantes descriptions des paysages, ou bien des plats typiques à propos desquels je n’irai pas jusqu’à parler de gastronomie. On les entend aussi, et notamment en raison des expressions imagées et colorées qui sont employées. Je reconnais que « Va te faire bouillir la tête » ou encore « Ça me déchire le tartan » m’ont bien fait rire.

La satyre sociale est présente également, dénonçant les mauvais aspects, faisant ressortir les terribles secrets et les pratiques illégales et déviantes, dans une peinture sans complaisance de la société de l’époque.

« Glasgow a toujours été un lieu de plaisirs pour bourgeois en goguette. Ces messieurs réformés et austères d’Édimbourg avaient les principes moraux bien moins rigides que leur queue, si vous voyez ce que je veux dire. »

Décidément ce roman a su me ravir à tous les points de vue, par la forme comme par le fond. Il est aussi dramatique et noir qu’historique, enrichissant et instructif, percutant et incisif, mais il contient aussi de l’aventure, de l’amour, de l’amitié, tout en poussant à la réflexion. Pour terminer je parlerai de la fin juste magnifique que nous ont offerte les deux auteurs, et si je suis fière d’en avoir deviné une partie, je dois confesser que l’autre m’a résolument prise par surprise.

Une vraie réussite !

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